Vosges (2020): traversée de la plaine d'Alsace entre deux orages, découverte du Kandel


Les prévisions étaient unanimes pour cette journée, cellule orageuse assez tôt avec pour épicentre les lacs autour du Col de la Schlucht. 

J'avais en tête de remonter le plus rapidement au Nord et contourner par l'Ouest au plus tard à 13h, le gros méchant noir qui devait s'étendre sur le massif pour essayer de rentrer par Remiremont sachant que la vallée de Thann resterait épargnée.

Le scénario ne s'est pas vraiment déroulé ainsi...

Au déco, on ne s'est pas vraiment concertés avec les copains. 

Vers 11h30, je décolle avec Chris, qui me laisse prendre de l'avance sous cette belle rue de nuages, un peu avare en plafond (tout juste 2050m).

Je perds un peu de temps à sortir du Col de la Schlucht. L'ombre commence déjà à s'étaler au sol et les cumuli débutent un peu leur expansion verticale. 

Chris est repassé devant et fait demi-tour au lac du Forlet. Je continue vers le Nord et je le vois bifurquer dans mon rétroviseur. On sera toujours plus forts à deux.

Le Lac blanc passe au noir entre les tâches de soleil... derrière ça semble se refermer. Les cumuli semblent se scinder, le mordor vient de se réveiller. 13h15: nous sommes au Grand Brézouard. 

Quinze minutes de retard sur mon plan initial. Le col du Bonhomme semble être passé du côté obscur. Un premier rideau de pluie s'abat déjà au loin sur le lac du Forlet.


On est poussés par un Sud-Ouest plus marqué qui nous entraîne au soleil vers Aubure. Ce moment d'hésitation nous fait perdre un temps précieux. 

La porte de l'Ouest par Sainte-Marie aux Mines se referme. Impossible d'y passer, la zone aérienne nous ferait perdre trop de temps à contourner.

Le rideau vaporeux a progressé et est déjà en train d'avaler le Lac Blanc... Pas besoin de radio (de toute façon celle de Chris ne répond pas), on sait tous les deux qu'il nous faut nous éloigner au plus vite en plaine... 

On écrase tous les deux l'accélérateur de nos machines, la Peak 4 de Chris prenant les devants au-dessus du Koenigssthul.


La barrière de pluie balaye à présent Surcenord. Derrière le coeur du monstre semble avoir été crevé, sanguinolent de lumière... cela me rassure un peu, mais nous ne devons pas trainer.

Nous avons pris la crête pour mieux flotter et éviter de nous jeter dans les pieds de vigne de Riquewihr.


Nous atteignons le Chêne de la Chapelle au-dessus de Kaysberg et un bon thermique nous invite à reprendre un peu notre souffle pour aller chercher plus loin un terrain sans piquets sans lignes.

Je cherche juste le minimum qui me rapprochera d'un champ dégagé... derrière Chris s'attarde.

Le monstre a repris des forces. Il cherche à nous rattraper et les couleurs orangées de la Peak tranchent avec la noirceur des ténèbres. 

Je m'inquiète en le voyant se zébrer et envoie un message sur Messenger en suppliant à Chris de ne plus enrouler... 

Encore un petit thermique après Bennwihr, il y a maintenant plus de champs favorables à poser dans du vent fort si cette cellule orageuse se décidait à aspirer les environs. 

Nous sommes maintenant au soleil... nous arrivons en approche de l'aéroport de Colmar que nous contournons par le Sud-Ouest à 1500m sol.

La cellule enveloppe tout le centre du massif à présent.

Si il n'y avait pas la TMA de Bâle, les petits cumuli qui fleurissent au sud me donnerait presque envie de rentrer par la vallée de Thann.
Ces derniers semblent clignoter.


Nous sommes à présent à l'Est de Colmar, sereins!
Et si on tentait la traversée de la plaine. 12 km/h de Sud devait nous permettre de craber.

Je me rapproche de Chris et lui communique l'idée en hurlant dans mon casque... Je soulève la visière... c'est mieux! Il répond par l'affirmative... 

Comme à notre première tentative en juillet avec Thib et Thomas, il y a un énorme trou bleu entre Colmar et Artzenheim, où on avait d'ailleurs tous les trois posés en arrivant trop tard, dans un beau hors cycle.

Je me lance plus au sud de Colmar où clignote un cumulus. Il doit déclencher dans cette clairière au sud de Widensolen. Le sol se rapproche. La tension monte. Je suis sûr, ça va sortir par là, sous le vent du Sud. Biiimmmm, un thermique bien couché me décale horizontalement. Je m'accroche, la peur au ventre. 

Celui-là je le visse jusqu'au bout, me dis-je! Je m'y applique en effet, tout en observant le meilleur cheminement pour la suite... le Kaiserstuhl. 

Se faisant, je ne m'aperçois pas que mon instrument de vol est en alerte. Je viens de pénétrer la TMA de Bâle. 

Pour récupérer ce thermique salvateur nous sommes descendus 400 mètres trop au sud en bordure de zone aérienne. 

Chris gesticule et hurle à côté, mais je ne le comprends pas... satanée radio! Il abandonne l'idée de communiquer et nous quittons enfin l'ascendance à 2100m. L'amère surprise ne tombera que le soir en revoyant ma trace!


Le Rhin défile sous nos pieds bien bas. Le fleuve est d'un beau bleu turquoise. Beaucoup de bateaux y circulent.

Nous rejoignons assez rapidement le fer à cheval bien accueillant de Kaiserstuhl mais bordé là encore de vignes. Haaaa!!! L'Alsace et son vignoble!


Pas de stress, ça remonte. Par contre le plafond est plus bas ici. Je suis un peu perdu. Je cherche le plan de vol vieux d'un mois. Je ne le trouve pas. Chris a bifurqué vers Fribourg.

Y a un cylindre à ne pas traverser... Ma main se lève... peine perdue, je suis déjà dans son dos. Tant pis, je tangente à l'Ouest.


Il s'aperçoit rapidement de mon changement de cap et me recolle au train.

Les vignobles s'espacent, de petits bois encerclent des champs et des villages. Le relief remonte, mais pas les plafs encore. Pas de thermique d'ailleurs...


Il va falloir trouver quelque chose maintenant. Un angle de bois, un village devant, du contraste, ça doit monter ici bas... Comme souvent c'est sous le vent que ça monte le mieux. 

Mon vario commence à se refaire entendre en passant derrière le village de Reute. Je commence à enrouler mais la masse d'air est désordonnée. 

Chris vient s'accrocher à la bouée de sauvetage. Il me repasse au-dessus, et je sens mon aile s'enfoncer. J'expulse ma colère... Tout ne peut pas s'arrêter là. Au pied des contreforts de la Forêt Noire!

J'avais initialement visé l'angle de la forêt. Nous devons être entre deux déclenchements pour jouer le manège désenchanté de la sorte. Le cumulus au-dessus de la forêt semble s'effondrer... il ne faut pas rester là. Je me décale sur vers la forêt, c'est faible, le Sud-Ouest me fait dériver... 300m sol. Allez! ça suffit pour traverser et chercher vers la ville de Wasser derrière. Si je ne trouve rien, il y a de quoi poser confortablement. 

Un son mollasson sort de mon vario. Concentration absolue! Je suis à 160m sol. Je laisse ma Delta 4 se faire aspirer par le flux qui m'amène vers les premières habitations. 200m sol. Les habitations se redressent, il y a des immeubles derrière... mais je suis en bordure de ville et je peux fuir vers des champs si besoin en contrebas. 300m sol, à verticale des immeubles, ambiance, le son du vario commence à s'exprimer plus vigoureusement.  4m/s!!! Je suis déjà à 1000m sol en sortant de Wasser.

J'ai bien failli prendre l'eau ici! Je ne vois plus Chris... il est resté dans la nasse de Reute!
Je m'accroche donc jusqu'au bout dans ce joli thermique régulier qui me ramène au Graal à 1950m d'altitude.

ça y est les contreforts de la forêt Noire sont à portée. C'est un vent d'Ouest qui me pousse vers Vogelestein. 

Je ne vois pas l'horizon, il est là aussi écrasé par une cellule orageuse, loin derrière sur le plateau. Les avant-reliefs où se trouve d'ailleurs le célèbre site du Kandel sont au soleil et les tours nuageuses se décomposent... juste pour moi? ;-)

Je transite assez logiquement sur la crête qui mêne au Täfelbühl d'où je vois revenir un parapente et un delta. Je me rends vite à l'évidence que remonter la vallée vers le Nord Est ne va pas m'amener bien loin. 

Au loin, le ciel se lézarde d'une activité électrique qui ne met plait pas, là aussi. 

De plus, un peu de grain me rappelle à la réalité. 

Je repars devant au soleil en remontant la crête du Elmlesberg pour rejoindre la cuvette du Kandel où 4 voiles font du soaring.

Retour vers l'Est pour faciliter la récupération. La vallée de Frisbourg est dans l'ombre aussi. Je pars vers la lumière d'où je viens... 

C'est dans l'aspiration lointaine du monstre qui éclatera bien plus tard dans la nuit que je poserai à Sexau.

Pour la récup, un grand merci à ma moitié qui m'aura récupéré dans un timing parfait. En la quittant le matin, je l'avais prévenue que j'aurais peut-être besoin de son aide au vu des conditions de la journée, mais je n'avais pas prévu que ce serait Outre-Rhin.

Une belle découverte d'un petit bout de Forêt Noire... l'équivalent des Vosges? 

Allez, un peu de chauvinisme... moins de charme quand même!

Mais pour s'en faire une meilleure idée, il faudra y revenir, dans d'autres conditions...


La trace pour mieux comprendre:


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