Verdon (2009): Les Millénaires

La veille, le doute m’emplissait sur la faisabilité de l’épreuve: 250 m d’une escalade soutenue dans du 6a+ au 6b+.

Deux cordées dont une en flèche vont toujours moins vite, surtout si elles se suivent, qu'une seule en réversible. Vu nos temps de progression dans les voies des jours précédents, un départ à l'aurore se montrait donc plus sage afin de ne pas sortir au sommet avec les frontales hors du sac.

Difficile cependant après une soirée arrosée et un peu tardive à Moustiers Sainte-Marie! En nous quittant la veille, nous aspirions tous à une nuit un peu plus longue et réparatrice.

Au lever, corps et esprit sont emplis d’une frénésie nouvelle, certainement alimentée par les rêves étoilés mais aussi par le rappel que le retour dans le Nord-Est est prévu pour le lendemain.

Au petit-déjeuner, Bach’, les doigts brûlés par sa lampe à pétrole, aspire à un peu de calme.

La destination initiale de la journée est rapidement acceptée. Nous nous empressons de boire le café pour nous lancer sur le sentier qui s’enfonce dans les buis du premier belvédère.

La pluie orageuse de la veille a noyé la rosée matinale, et chaque branche détournée nous félicite d’une douche naturelle pas toujours méritée. Après une descente un peu ardue dans des pierriers, nous arrivons au rappel de 100 m qui se jette droit vers la Dérobée.

Dédé est soucieux et pour cause: des orages sont annoncés pour l’après-midi. Pendant qu’il se renseigne auprès du bureau des guides, avec Nico, nous plongeons vers les ressauts du Verdon qui coule en contrebas.

En arrivant en bas, Dédé nous annonce la couleur: la pluie est prévue en début d’après-midi, et les guides recommandent plutôt d’emprunter cet itinéraire un autre jour.

Nico est chaud bouillant, et la menace orageuse ne l’intimide pas.

Dédé préfère passer par le premier tunnel de la Dérobée, où Bachir viendra le récupérer. Malgré l’envie qui la démange, Carole lui emboîte le pas et emprunte aussi la passerelle pour une journée de réconciliation avec le canyoning sous la houlette du grand chef. Nous aurons droit à ses exploits de sauts périlleux doubles et triples piqués encouragés par les guides locaux plus tard, le soir au restaurant le Logis.

Pour l’heure, nous avons rendez-vous avec l’«Empreinte des Millénaires»…

Un guide de randonnée aquatique, qui sort de l’eau devant nous, nous donne un dernier conseil: «Si après deux longueurs les nuages sont noirs, en bas dans le canyon, alors rebroussez chemin tant que vous le pouvez encore, car l’orage sera rapidement sur vous et la retraite plus haut impossible. Dans tous les cas, de la pluie est annoncée tôt, ne traînez pas!»

Tout est dit et Nico me presse, se lançant sans attendre dans la première longueur en 4c qui démarre entre les gros blocs polis par la rivière et la végétation bien installée.

Sans grande concertation, j’ai l’impression que nous avons tous les deux en tête que chacun doit optimiser tous les secteurs de jeu. Le premier de cordée: une lecture efficace, mais prudente; le second: chercher à gagner du temps en prenant plus de risques tout en avalant les mètres.

La machine s’enclenche dès que Nico s’attaque à la première 6b+. Superbe troisième longueur dans une belle traversée légèrement déversante qui se termine au-dessus d’un gros bloc, après 40 m d’une escalade variée.

Les deux longueurs suivantes en 6a+ continuent dans des blocs plus marqués et des petits surplombs fuyants, Nico ouvrant la marche.




Puis, comme les nuages ne semblent pas menaçants dans la cuvette, je prends le relais en optimisant le tirage dans un tracé en 6a+ sinuant entre de petits terrassements propices au talonnades et aux rétas sur à-plats.

Vient de nouveau une petite traversée qui remonte en 6b dans un mur droit, qu’avale Nico sans faiblir. Notre progression est bonne et nous gardons le rythme au relais.

Nico me pousse alors un peu dans la portion suivante, l’odeur de la pluie se faisant plus présente, et la cotation me rafraîchissant quand même un peu. Cette traversée en 6b+ au départ dalleux me tend les bras, et c’est chaussons en pointe que j’attaque les premiers mouvements.


Puis, en équilibre sur des réglettes à chercher des prises de pied, je n’arrive pas à franchir horizontalement le gros bombé et vole plusieurs mètres en dessous. Trois autres tentatives viendront se solder par le même résultat sous le regard patient de Nico.

De gros nuages noirs à l’horizon me rappellent que je ne peux rester là à craquer dans la difficulté. Je m’étire alors dans le crux pour aller chercher la fissure horizontale et m’asseoir sur l’arbrisseau du repos.


De là, une courte dalle cache encore le relais. La fissure qui s’y incruste m’invite un peu à bricoler avec mes coinceurs. Au final, j’esquive la partie raide tout en m’adjoignant un beau pendulaire, ce que s’épargnera Nico en passant au plus court.

A son tour, il me rejoint sans lésiner, dans un sourire qui en dit long sur les sensations éprouvées.

La pression monte, le ciel s’assombrissant de plus en plus. Il ne nous reste probablement plus que quelques minutes avant que le ciel ne se transperce et que l’eau vienne nous ramener à la réalité.

Je défie Nico de le rejoindre dans le quart d’heure qui suit son relais vaché. Cela a pour effet de le propulser et, malgré son malaise apparent dans la dalle compacte (un petit cri aigu suivi de: «Ouarff, y a vraiment plus de prises ici»), il atteint le relais rapidement.


Là, pensant être arrivé à la longueur sommitale en 5b, il continue et s’enfuit par le haut dans un plan raide et tout ridé.

Ce qui devait arriver arriva. Les 50 m de corde ne sont pas suffisants. Je me sépare alors rapidement de mon relais et commence à suivre mon premier de cordée en brin tendu. Nico atteint enfin le relais, alors que je franchis à peine le mur qui mène à la dalle. Au chrono, il a englouti les trois longueurs de 90 m en 28 minutes.

Le vent s’est levé poussant un air bien chargé. Cela me donne des ailes pour remporter mon pari, et je cours dans la dalle, m’aidant au passage d’une dégaine pour chercher l’écaille éloignée. Je suis vite dans la partie haute qui me surprend un peu par sa cotation inattendue au point de me retrouver pendu 2 secondes sur la corde, le temps d’atteindre une bonne réglette tremplin. Il s’avérera après relecture du topo que cette longueur était le dernier 6b+ de la voie.

A peine le temps de prendre mutuellement une photo de notre arrivée que quelques gouttes nous rappellent de ne pas moisir sur l’arête. Corde sur les épaules, nous traversons la crête étroite, mais quelle n’est pas notre surprise: un muret de 8 m nous barre le passage, un spit bien visible sur la paroi. Nous ne voyons aucun autre sentier, à moins peut-être de plonger dans le vide...

La pluie glissante n’a pas encore conquis le rocher. La corde autour du cou, je laisse Nico me précéder et nous escaladons en corde tendue le court passage final.

La météo improbable nous a obligés à une belle progression avec un chrono final de 2 h 58 pour 250 m.

L’«Empreinte des Millénaires» est absolument incontournable pour qui vient dans le Verdon: itinéraire rarissime au tracé somptueux et varié, où les prises s’enchaînent dans une logique presque humaine. Le rocher est pur.
Par contre, il vaut mieux ne pas être juste dans le niveau (6b+ max, 6a obligatoire), car les rappels sont difficilement envisageables au-dessus des 100 premiers mètres.

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Et maintenant, place aux photos...


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